Ensauvagement?


« Ensauvagement ». Il a suffi d’un mot pour raviver les braises de la polémique. Tel un fakir désinhibé, le pays saute dedans à pieds joints. Jusqu’au plus haut de l’état, on s’embrouille sur des questions de vocabulaire, on s’apostrophe, on se suspecte, on sort son petit drapeau, le procureur face à l’avocat, la droite contre la gauche.

Déjà en 1999, Jean Pierre Chevènement, qui se voulait à la gauche du PS, parlait des « sauvageons de banlieue ». Ses amis d’alors n’avaient guère apprécié. Et pourtant l’expression a fait florès, reprise aujourd’hui par le ministre de l’intérieur. C’est dire que le problème ne date pas d’hier.

Au XX siècle, on s’inquiétait des banlieues, de la difficulté à faire régner ici ou là l’ordre républicain. Convenons que plans banlieues ou pas, la situation ne s’est pas améliorée. La violence semble même faire tâche d’huile, gagner des pans entiers de la société. Illusion d’optique ou réalité ? Les statistiques se contredisent et il semble bien difficile aujourd’hui d’en tirer des certitudes. A chacun sa vérité quand les réseaux sociaux, les télévisions d’informations en continu, relatent au quotidien le moindre incident, la plus petite algarade.

Pourtant ce sentiment largement partagé dans l’opinion d’une montée inéluctable de la violence, n’est pas sans causes réelles. La moindre des manifestations se termine désormais par de spectaculaires bastons avec les forces de l’ordre, quand elle ne donne pas lieu à des casses et des pillages en règle qui entachent gravement toute expression démocratique d’un mécontentement. La séquence « gilets jaunes » fut à cet égard emblématique de ce basculement vers l’émeute, et témoigna samedi après samedi de cette volonté quasi collective d’en découdre. Bien sûr, tous les manifestants n’avaient pas la panoplie du parfait émeutier. Mais leur simple présence aux cotés des casseurs, voire leurs déclarations relayées par les médias, toléraient quand elles ne légitimaient pas ces comportements. Les « gilets jaunes » ont en effet porté à son paroxysme cette dérive émeutière où le coup de force, le goût du sang aussi, avaient totalement effacé le message revendicatif.

De fait, la violence protestataire se banalise, elle s’impose même dans les esprits comme un passage obligé, une sorte de rituel nécessaire à la visibilité d’un mouvement, que les téléphones portables relaient en direct. Syndicats ouvriers, personnels soignants, pompiers et même policiers, toutes les composantes de la société s’en trouvent affectées. Il y a là une question démocratique abyssale. Comme un délitement consenti du pacte républicain. C’est indéniable ! La violence participe de l’insécurité qui recouvre d’autres aspects : économiques, sanitaires, en ces temps de Covid. Elle en est cependant la partie la plus spectaculaire et probablement la plus inquiétante.

En son temps, Lionel Jospin avait tenté de faire un distinguo entre la réalité et le sentiment d’insécurité. On a vite vu l’impasse conceptuelle de cette approche. Le sentiment d’insécurité, les sondages le mesurent, se construit sur une perception, une connaissance plus ou moins fine, d’évènements qui rythment notre quotidien et que relatent indéfiniment les médias. Dans certains cas, l’effet loupe est évident, qui peut conduire à une vision déformée, caricaturale de la réalité. Certains politiques, LR et RN surtout, savent s’en servir pour manipuler les esprits, imposer leur lecture de la situation du pays. Mais cette instrumentalisation ne doit pas nous interdire de regarder la réalité en face.

Au quotidien, dans la vie de tous les jours, la violence verbale, voire physique s’installe peu à peu dans les rapports sociaux. C’est l’enseignant qui se fait injurier par un élève ou par ses parents, c’est le gendarme qui se fait agresser lors d’un banal contrôle, le pompier empêché parfois de porter secours, c’est le chauffeur de bus qui se fait cracher dessus quand il n’est pas roué de coups par des passagers en infraction. Le médecin lui même n’échappe pas à la hargne de ses patients. Les maires sont de plus en plus confrontés à la vindicte de certains de leurs concitoyens qui n’hésitent pas à passer à l’acte. Sans parler des violences faites aux femmes avec, et ce n’est pas anecdotique, une augmentation terrible des féminicides…

Bref, notre société serait-elle malade ? A l’évidence, elle hystérise les rapports sociaux, comme les relations intimes. L’autorité, celle du maître, des institutions et de ses représentants, des parents parfois, ne va plus de soi. L’individualisme, le communautarisme gangrènent le corps social. C’est le chacun pour soi, contre tous les autres. Toute règle, toute précaution qui relèvent simplement du vivre ensemble sont vécues par certains comme une intolérable atteinte à leur liberté. L’imbécile débat sur le port du masque en témoigne.

Henri Dominique Lacordaire, journaliste et religieux mort à Sorèze dans le Tarn disait : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » En sommes-nous aujourd’hui tous convaincus ? On peut en douter, quand le complotisme gangrène les esprits, et ôte de fait toute légitimité à la moindre décision, qu’elle soit politique ou simplement d’ordre public.

Comment faut-il nommer cela ? Comment appréhender d’un mot ce glissement de nos sociétés, le phénomène n’est pas que Français, cet état de tension qui mène à des explosions sporadiques, individuelles ou collectives ? Nommer, c’est reconnaître, c’est donner sens, ouvrir la réflexion pour agir. La querelle des mots est trop souvent une forme d’aveuglement, un refus de regarder la réalité en face. Une sorte de procrastination ! Car la vraie question, celle qui devrait nous occuper, chacun et tous ensemble est : que faire ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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