A propos des réseaux sociaux


Les réseaux sociaux, prisés par une écrasante majorité de la population, sont désormais sur la sellette. Ils sont l’objet de critiques récurrentes, directement mis en cause dans les affaires de terrorisme.  A tel point qu’un débat est ouvert sur leur utilité « sociale », voire sur leur nocivité en cela qu’ils contribuent davantage à défaire le corps social qu’à le souder autour de valeurs partagées. Ces temps derniers, la France, s’inquiète pour ses valeurs républicaines, très entamées par les propos et les vidéos échangés sur facebook, twitter, instagram, Tik tok et quelques autres.  Chaque âge, voire même chaque groupe social ou culturel, ayant semble-t-il son réseau de prédilection, ce qui rajoute encore à la segmentation de la société.

Sur internet, personne ne sait que tu es un chien

Certes, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain. Chacun peut en effet mesurer dans sa vie quotidienne toutes les facilités qu’offre l’internet. Et en ces temps de COVID, de couvre-feu, de confinement, les réseaux maintiennent le contact entre les personnes, et permettent par le télétravail la poursuite des activités, y compris dans l’enseignement. Mais les réseaux sociaux, c’est un peu docteur Jekyll et mister Hyde. Ces réseaux revendiquent la liberté d’expression qu’ils assument comme valeur cardinale, bien que la loi en encadre la pratique (1). Ces réseaux permettent aussi à des anonymes de déverser leur bile, leurs injures, leurs appels à peine masqués au lynchage. En toute impunité ! Plus grave, cet énorme babil, cet « umvelt », cet environnement sémiotique… peut conforter, désinhiber, motiver certains esprits qui passent alors du verbe à l’acte, parce qu’ils se sentent, intellectuellement, psychologiquement, moralement « autorisés » à le faire. Cela conduit à ce que Gilles KEPEL, dans un récent article du journal Le Monde appelle un « djihadisme d’atmosphère ». 

Dès lors, faut-il interdire l’anonymat sur les réseaux sociaux ; modérer en amont, avant mise en ligne, les posts des internautes ; contraindre les hébergeurs à se plier aux règles qui prévalent dans le monde de l’édition ? Et peut-on le faire dans un seul pays, quand les GAFA qui sont des entreprises mondiales, s’exonèrent en partie des règles de la fiscalité propres à chacun des états où elles ont une activité (2)?

Les tenants de l’anonymat arguent que sa remise en cause serait une atteinte à la liberté d’expression. Porte-drapeaux d’un individualisme néo-libéral, ils érigent les réseaux sociaux en instruments d’une démocratie post moderne, une agora numérique ouverte à tous et tout le temps. Une sorte d’utopie libertaire derrière laquelle se dissimule un modèle économique propre à ce secteur d’activité. « Si c’est gratuit, tu es le produit » comme le dit l’adage. De plus, l’anonymat ne saurait à leurs yeux être un problème, il est purement virtuel, les adresses IP peuvent en effet être tracées, et les auteurs de propos ou de vidéos illégaux, identifiés. C’est exactement ce que préconise le Commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, qui porte le projet d’un « Digital service act », (DSA). Cette nouvelle législation européenne entend préserver l’anonymat ou le pseudonyme sur les réseaux sociaux mais donner plus de responsabilités aux hébergeurs qui pourraient être financièrement sanctionnés en cas de manquement à leurs obligations. En gros, ce qui est interdit « off line », doit l’être « on line ». 

Il s’agit pour l’Europe et pour d’autres, de tenir une ligne de crête entre les impératifs du marché et un meilleur contrôle des contenus afin de remettre dans le droit commun cet espace informationnel. Mais cette approche évite soigneusement la question du temps. La recherche d’un auteur peut en effet prendre un certain temps, celui de l’acte technique d’abord, mais aussi celui de la justice, quand elle est amenée à ordonner pareilles investigations et à leur donner une suite appropriée. Le contrôle à posteriori ressemble à un coup d’épée dans l’eau, dès lors que la viralité a eu le temps de faire son œuvre et répandant un peu partout dans le monde des contenus, sans auteur ni origine ! Il peut dans le meilleur des cas permettre de poursuivre l’auteur de contenus délictueux, mais pas de les effacer des esprits. Mais en amont, avant mise en ligne, ne peut-on pas intervenir, modérer les publications par exemple ? Se posent alors une seule question : qui en sera chargé ? Les services de l’état ? Les GAFA (3) elle-même ? Clairement, l’état n’en a pas les moyens humains. Il ne faut pas compter sur le CSA qui peine déjà à la tâche, pas plus sur la Commission informatique et libertés, et ne parlons pas des GAFA… Ce sont des entreprises industrielles et commerciales qui cherchent à maximiser leurs profits et donc à réduire leurs coûts de fonctionnement. Du coup, vouloir comme certains le préconisent transformer des hébergeurs en diffuseurs, donc soumettre les réseaux au droit de la presse perd une grande partie de son sens. Les journalistes savent bien qu’informer c’est choisir. Tout ce que ne veulent pas, ne peuvent pas faire les GAFA dont le modèle économique s’accommoderait mal d’un contingentement drastique des messages. 

Mais allons au bout de cette hypothèse : l’intelligence artificielle, (IA) pourrait-elle assurer ce travail de veille et de tri ? Bien sûr, elle y contribue déjà, à hauteur de ses capacités. Trois millions de messages sont annuellement retirés des réseaux. Une paille dans cet univers informationnel où circulent des milliards de messages. De plus, l’IA a ses limites : un sein nu sur un tableau de maître a pu être interprété comme une œuvre pornographique. Anecdotique, mais révélateur cependant du chemin qui reste à parcourir pour atteindre une efficacité sans faille.  Sommes-nous certains de disposer de ce temps-là ?

Lever l’anonymat, obliger les internautes à justifier de leur identité pour ouvrir un compte aurait un grand mérite : mettre chacun devant ses responsabilités, l’empêcher de se dissimuler derrière un pseudo, brider en lui ses pulsions les moins avouables. Cela permettrait de réduire considérablement les torrents de boue et de haine que charrient à tout instant les réseaux internet et donc de soulager un tant soit peu l’atmosphère. Cela permettrait aussi de mieux contrôler les trolls, produits dans de véritables fermes installées majoritairement dans les pays de l’est, en Russie notamment. 

Supprimer l’anonymat serait-il alors une atteinte à la liberté d’expression ? Certainement pas. Rappelons que cette liberté d’expression qui nous est si chère, est depuis longtemps fortement encadrée par différentes lois (4). On ne peut pas écrire ou dire n’importe quoi, qui serait diffamatoire ou apologétique du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme ou du meurtre…

Les réseaux nous ouvrent des espaces de liberté et de créativité, inédits dans l’histoire de l’humanité. Pour autant, ils ne doivent pas ignorer les constructions juridiques qui nous ont permis de faire société et qui reposent aussi sur le principe de responsabilité de l’individu et du citoyen. Certaines voix craignent enfin que la mise en place d’une telle réglementation soit une intrusion intolérable dans la vie privée des internautes. Mais posséder un smartphone, une carte bleue, un GPS ou tout autre objet connecté, expose tout autant, sinon plus, l’individu qui voudrait se fondre dans la nature. L’utilisation des outils numériques est quelque part l’acceptation d’une perte partielle de son anonymat.

L’Europe, on l’a vu plus haut, tente de légiférer dans cet univers numérique qui semble avoir pris sa propre autonomie, sous l’impulsion de ses créateurs, devenus des géants tout puissants, des entreprises systémiques qui ne veulent pas s’en laisser compter, même si, ici ou là, elles acceptent ponctuellement de coopérer. Le Commissaire européen au marché intérieur nous annonce le « Digital markets act » (DMA), une législation pour protéger le marché intérieur en l’ouvrant à d’autres opérateurs. 

Que retenir de ces quelques considérations ? La protection et d’ouverture à la concurrence des marchés liés au numérique est un objectif affiché par l’UE. Il y va en effet de l’émergence d’entreprises nouvelles et européennes, susceptibles de présenter une alternative à l’offre des GAFA.  La question du contrôle des contenus déversés par les réseaux sociaux est maintenant clairement posée. Si en France et en Europe, voire au-delà, tout le monde s’accorde à dire « que cela ne peut plus durer », les opinions divergent sur les moyens d’y parvenir. Les politiques ont encore la main qui tremble. Qui peut certifier que le renforcement des moyens de la plateforme Pharos, qui recueille les signalements de contenus suspects et la création d’un pôle spécifique au Parquet de Paris, suffiront à endiguer la marée montante ? Ne faut-il pas s’orienter vers un dispositif qui ferait la balance entre responsabilité individuelle de l’internaute, obligation faite aux hébergeurs et instances de contrôle de la puissance publique ?

  • Plusieurs lois encadrent les réseaux sociaux. Dernièrement la loi Avia, du nom de la députée, Laetitia Avia, visant à lutter contre les contenus haineux, a été censurée par le Conseil constitutionnel. Cette loi ne levait pas l’anonymat, mais aux yeux de la haute juridiction elle imposait aux hébergeurs des délais trop courts pour le retrait de contenus illicites. Par ailleurs le Conseil s’était inquiété de laisser à la seule administration la détermination des contenus illicites.
  • Elles sont deux fois moins imposées en moyenne que les autres entreprises. La France a voté en 2019, sa propre taxe GAFA, mais l’Europe ne parvient pas à un consensus sur la question où l’unanimité est requise.
  • GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon
  • La liberté de la presse dans les régimes démocratiques repose sur la liberté d’opinion et la liberté d’expression. Consacrée en France par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789 et la loi du 29 juillet 1881 qui en grave dans le marbre les grands principes.

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