Le désordre républicain

Au moment où l’Assemblée nationale discutait encore de la fameuse loi sur « la sécurité générale » et ergote toujours sur l’article 24 dont la récriture ne lève pas toutes les ambiguïtés, la préfecture de police de Paris a fait donner l’assaut place de la République, filmé par des centaines de smartphones qui n’en demandaient pas tant. Au point que le ministre de l’intérieur s’est ému de l’épisode demandant une enquête sur le tenants et aboutissants de cette opération. Il s’agissait officiellement de déloger des Afghans venus, sous la conduite d’associations, planter leurs tentes, au cœur de la ville afin d’attirer l’attention sur leur sort. Les forces de l’ordre n’ont pas fait dans le détail, et les méthodes employées ont à juste titre soulevé l’indignation. Mais ce moment passé, on peut aussi s’interroger, l’enquête le dira peut-être, sur l’ordre d’intervention et les motivations réelles de ceux qui l’ont donné. S’agissait-il de forcer le cours des évènements, de peser sur le vote des parlementaires dans une sorte de démonstration de force aussi problématique qu’improductive, s’agissait-il d’un dérapage incontrôlé, mais tout aussi inquiétant ? Les deux cas interrogent sur la chaîne hiérarchique, sur son sens politique, sur sa capacité à tenir ses nerfs, voire sur sa discipline républicaine.

Dans ce contexte, le premier ministre annonce son intention de saisir le Conseil Constitutionnel sur le fameux article 24. Manière de couper l’herbe sous les pieds de l’opposition qui ne faisait pas mystère de son intention de s’en remettre à l’arbitre des élégances républicaines. En parallèle, et les commentateurs ne s’y sont pas assez attardés, le Garde des sceaux a soumis au Conseil d’état un ajout au code de procédure pénale qui prévoit la comparution immédiate devant un tribunal correctionnel des auteurs en ligne de propos haineux. Ce texte a un double mérite. Il promet l’efficacité dans des affaires qui mettent aujourd’hui plus d’une année à être jugées. Il évite aussi deux écueils de taille. Ne pas laisser des entreprises privées décider seules quels sont les contenus, licites ou non. Et ne pas toucher à la loi de 1881 sur la presse et la liberté d’informer. Du coup, on se demande pourquoi il ne pourrait pas simplement s’appliquer en toutes circonstances, y compris celles où des policiers sont livrés à la vindicte des réseaux sociaux.

Le droit d’informer

L’article 24 de la Loi dite de « Sécurité générale », même réécrit au dernier moment n’est pas acceptable. L’activité des journalistes professionnels est encadrée par la loi sur la presse de 1881. Elle érige la liberté comme principe cardinal. La Charte de Munich signée en 1971, qui reprend la Charte des devoirs professionnels des journalistes rédigée en 1918, une première fois amendée en 1938, donne un cadre déontologique à notre activité professionnelle. Faut-il en rajouter ? Empiler des textes de circonstances qui demain, dans un autre contexte, pourraient s’avérer dévastateurs ? La réponse est non !

Pas d’accréditation, pas d’inscription préalable ou autres tracasseries préfectorales pour couvrir -c’est le terme employé par la profession- une manifestation de rue, fut-elle interdite et pressentie violente ! La liberté d’informer suppose la liberté de mouvement de celles et ceux dont le métier est l’information, dans le respect des personnes et des biens. Il est dès lors inacceptable que des journalistes professionnels soient chargés par les forces de l’ordre, interdits de faire leur travail, quand ils ne sont pas placés en garde à vue comme de vulgaires délinquants. Ces actes d’intimidation, ces tentatives d’entrave à la liberté d’informer ne sauraient perdurer dans un pays qui a inscrit dans sa Constitution la liberté de la presse.

On peut certes comprendre que le gouvernement souhaite protéger les forces de l’ordre dont la mission première est de protéger les citoyens. Il est donc normal et nécessaire de poursuivre en justice les réseaux sociaux, les auteurs d’appels au lynchage, de menaces à l’encontre des familles de policiers, vidéos à l’appui et adresses en sus. Mais l’Etat ne saurait les confondre avec les journalistes dont le travail consiste à témoigner des événements, de leur déroulé, des violences aussi, qu’elles soient le fait des manifestants ou des forces de l’ordre. Il y va de la crédibilité de la profession et au-delà de sa fonction démocratique.

Mais, il faut bien en convenir, nous sommes entrés dans une ère nouvelle, qui s’ensauvage diablement. Les manifestations sont rarement de longues marches colorées, bruyantes mais bon-enfant. Aujourd’hui, elles sont presque toujours l’occasion de bastons armées avec casses systématiques du mobilier urbain, des vitrines, sans parler des voitures en stationnement. Le manifestant met en scène sa colère pour mieux la filmer. Miracle du numérique qui autorise même les plus sages à improviser un rôle dans une sorte d’Armageddon urbain. 

Du coup, il apparaît illusoire que les journalistes puissent se fondre dans la masse sans coup férir. Il faudrait que la profession s’interroge sérieusement sur les nouvelles conditions d’exercice du métier, quitte à accepter, dans ces situations extrêmes, de se signaler par un brassard, un gilet, une vareuse, qui permette de trier entre le journaliste et le manifestant. Car nous journalistes, n’avons rien à gagner à la confusion des genres et des postures, sauf à se résigner à perdre encore un peu plus de notre crédibilité. 

Les temps sont difficiles

Moissac, 16 heures, mardi 3 novembre. La circulation est dense, les rues du centre-ville presque désertes, comme un jour ordinaire. Plusieurs chantiers, de voierie et sur les réseaux, ralentissent les véhicules çà et là. Le grand supermarché de la ville a emmailloté de plastique transparent quelques consoles, livres et babioles diverses. Les clients, aussi nombreux qu’à l’habitude, déambulent sans se presser, sans même prêter attention à ce changement tant il est discret. Chacun ici porte son masque, mais nombreux sont celles et ceux qui en entrant, contournent sans un regard, les flacons de gel hydro alcoolique mis pourtant à la disposition des chalands. 

La ville est-elle confinée ? On peut en douter. Rien ne se passe comme au printemps dernier, quand la vie semblait s’être arrêtée dans un étrange silence qui rendait l’air presque palpable. Dès l’annonce par le gouvernement des mesures de ce nouveau confinement la semaine dernière, on a vite compris que le pays allait faire de la résistance. Les commentateurs ont d’abord mis ça sur le compte des retours des vacances de Toussaint, puis sur les petites tolérances concédées par les pouvoirs publics. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, ici comme ailleurs, chacun semble prendre ses aises. Bien sûr, il y a ceux qui travaillent, l’activité économique ne s’est pas arrêtée, même si le télétravail est fortement encouragé partout où cela est possible. Bien sûr les écoles et les lycées fonctionnent normalement. Mais les petits commerces de centre-ville, qui devraient être fermés, n’ont pas baissé rideau, ils brillent même de tous leurs feux, histoire probablement de montrer qu’ils n’ont pas abdiqué.

C’est en effet le problème du jour ! Après les appels pour maintenir les librairies ouvertes et malgré la volonté réaffirmée du premier ministre de rien lâcher sur la question des boutiques, les arrêtés municipaux se sont multipliés. On a même vu la maire de Montauban promettre aux commerçants de payer sur les deniers publics les amendes qui leur seraient infligées, ce qui est illégal.  Les premiers recours devant le Conseil d’Etat ont été déposés, une campagne politique et médiatique d’envergure met à mal le plan du gouvernement, sommé à toute heure du jour et de la nuit de s’expliquer, de justifier ses choix. A force de vouloir faire œuvre de pédagogie, de persuasion, il en vient même à trébucher, à presque oublier ses fondamentaux, témoin le couac, mardi matin, de son porte-parole.

Pendant ce temps, la Covid fait son œuvre. Les contaminations augmentent fortement et à proportion les admissions en réanimation, sans parler des morts, à l’hôpital et dans les EPHAD. Le confinement saison deux, il faut le rappeler, essaie de concilier deux objectifs : faire reculer l’épidémie et maintenir à flot l’économie. Difficile balance qui ne peut être tenue sans une adhésion totale, scrupuleuse de l’ensemble de la population, de tous les secteurs économiques et culturels et même cultuels qui commencent à se faire entendre meso voce.

Bref, ça rechigne de tous côtés, comme si les Français, mais le phénomène dépasse nos frontières, n’acceptaient plus de brider leurs désirs pour répondre aux impératifs de santé publique, comme si ce confinement moins strict qu’au printemps, les avait dissuadés de tout effort particulier et temporaire. Il est vrai que tout cela tombe mal, on est à quelques semaines de Noël. Inconsciemment ou non, les Français auraient-ils déjà choisis entre la lutte contre l’épidémie et leur mode de vie ? Entre la nécessité de ne pas laisser circuler le virus et l’envie de consommer, de sortir, de faire comme si de rien n’était ?

Cette posture serait lourde de conséquences. Des hôpitaux bientôt engorgés, obligés de trier entre pathologies ordinaires et Covid, des soignants mis dans une situation intenable et des morts, toujours plus nombreuses. Le gouvernement ne saurait se résoudre à accepter sans broncher cette pente fatale. Il doit protection à tous nos concitoyens à travers les mesures et les moyens qu’il se donne pour y parvenir. Ceux qui aujourd’hui revendiquent leur liberté et, faisant fi des aides que la collectivité leur consent, se dispensent de toute discipline collective, ne seront pas les derniers, demain, à le lui rappeler, y compris par voie judiciaire. 

Oui les temps sont difficiles, et personne n’est à la fête, mais quand l’adversaire est aussi sournois, aussi puissant, il faut tenir le temps qu’il faut, ne pas lui ouvrir la moindre brèche, en rester à ses bonnes résolutions, en aidant les plus exposés, les plus faibles, les plus défavorisés à passer la période. En permettant à nos hôpitaux et à notre système de santé d’assurer leurs missions, pour gagner tous ensemble cette terrible bataille.

Relance: la part du 82

94 millions d’Euros pour l’Occitanie. 5, 27 millions pour le Tarn et Garonne. L’état au chevet des territoires, dans le cadre du plan « France Relance », un plan qui vise à accompagner financièrement des projets d’investissement des communes et de leurs groupements. Ce qui devrait bénéficier de manière indirecte au secteur du bâtiment et des travaux publics. 

Ce plan d’un montant de 100 milliards d’euros sur deux ans, financé à 40% par l’Union Européenne, a été présenté début septembre et s’ajoute aux 470 milliards débloqués au printemps dernier par le gouvernement pour faire face aux conséquences économiques et sociales de la COVID. Il couvre trois domaines : l’écologie, la compétitivité et la cohésion des territoires. 

Ce sont donc 47 projets qui vont être soutenus dès l’année prochaine en Tarn et Garonne, loin derrière les Pyrénées Orientales qui vont bénéficier d’une aide de 11,3 millions, pour financer notamment le projet de Centre de préparation à la haute performance de Font Romeu.

En Tarn et Garonne, Montauban se taille la part du lion : 1 million d’euros pour la Place nationale et 500 000 autres pour le Pont Vieux. Le Centre départemental de l’enfance et de la famille obtient 670 000 euros, et 430 000 euros iront à la construction de la Cuisine centrale de la communauté de communes « Terres des Confluences ». Le Bas Quercy et Lauzerte-Montaigu s’octroient respectivement 600 000 et 200 000 euros pour la rénovation des réseaux d’eau potable. C’est d’ailleurs un des rares projets « écologiques » du département, avec la rénovation thermique de la salle polyvalente d’Auvillar, et l’installation d’une chaufferie biomasse à Verlhac-Tescou qui obtient 30 000 euros de subventions.

En fait, rien de décoiffant dans ce département. On reste dans le classique, le prévisible : rénovation d’espaces publics, de bâtiments communaux, d’équipements sportifs… A travers ces dotations, on ne distingue aucune priorité, aucun choix politique, sinon celui « d’arroser » les territoires, de répartir la manne.  On peut s’étonner  que le tourisme ne soit pas mieux doté, 100 000 euros vont aller à la rénovation de la pente d’eau de Montech ;  mais surtout s’inquiéter que les élus n’aient pas saisi l’occasion pour lancer un véritable plan dépendance autour du grand âge. On connaît les besoins dans ce domaine, or à peine 320 000 euros seront affectés aux EPHAD du département. Enfin on peut aussi dresser le « palmarès » des Communautés de Communes. Montauban très loin devant avec plus de 1,5 millions d’euros, ensuite « les Deux Rives », présidée par J.M. Baylet avec plus de 600 000 euros et troisième « Terres des Confluences », 430 000 euros. A chacun d’en tirer la conclusion qu’il veut !

Commerces et confinement

Les maires de Castelsarrasin et de Moissac, soutenus par le président de la Communauté de communes « Terres des Confluences » viennent d’écrire au préfet de Tarn et Garonne pour demander que soit maintenue une juste « concurrence entre les petits commerces et les grandes surfaces » Ils s’élèvent en effet contre la fermeture des boutiques de centre-ville, alors que les grandes surfaces demeurent ouvertes, proposant dans leurs rayons toutes sortes de marchandises, qui ne peuvent pas à l’évidence être répertoriées dans les biens essentiels. La maire de Montauban, qui ne rate pas une occasion de se faire mousser avait dès hier pris un arrêté pour autoriser les commerces de sa ville à rester ouverts. Arrêté parfaitement illégal dont l’objectif était double : s’opposer ouvertement au gouvernement et flatter sa clientèle électorale. Réponse du berger à la bergère, le préfet lui a aussitôt demandé de retirer son arrêté et l’a menacé de poursuites judiciaires.

Mais au-delà de cette péripétie qui s’inscrit dans la guérilla que mène la droite contre le gouvernement, il faut regarder les choses en face. Les modalités du confinement, saison deux, en dépit d’une progression inquiétante de l’épidémie, n’ont pas été comprises et semblent difficilement acceptées par la population. 

Tout a commencé avec la fronde des libraires, ulcérés de devoir fermer boutique, alors que les grandes surfaces et Amazon vont pouvoir pleinement profiter de l’aubaine. Le soutien du ministre de la culture et surtout la colère des milieux intellectuels aura rapidement fait reculer, ce qui fait désordre, le gouvernement. On annonce déjà que les grandes surfaces ne vont plus pouvoir vendre des livres. Dont acte, mais Amazon ? Le géant de la distribution en ligne échappe à la contrainte, du coup, la solution pourrait s’avèrer pire que le mal. Reste donc au gouvernement une seule porte de sortie : permettre aux librairies, sous strictes conditions sanitaires, de rester ouvertes. Ce sera probablement fait d’ici la semaine prochaine. Mais on peut s’inquiéter d’un tel couac qui donne en partie raison à tous ceux qui dénoncent une concertation en trompe l’œil et des décisions mal préparées. Il est à craindre que d’autres secteurs s’engouffrent dans la brèche. Malgré les aides financières affichées, les maires qui, un peu partout en France dénoncent, à la veille de Noël, le mauvais coup porté aux commerces de proximité, ont déjà pris la tête de la contestation.

Ligne de crête

Quelle solution reste-t-il au premier ministre ? Faire de nouvelles exceptions, c’est vider le confinement d’une grande partie de son efficacité. Tenir bon, sauver ce qui reste du confinement, c’est le risque de s’aliéner un peu plus l’opinion qui à l’évidence ne veut pas admettre la gravité de la situation sanitaire. A preuve, le premier jour de ce confinement qu’on peinait à distinguer d’une journée ordinaire, tellement il y avait de monde dans les rues de nos villes et sur les routes de nos campagnes.

La ligne de crête, pour reprendre l’expression du président Macron, à savoir faire reculer la deuxième vague du Covid et maintenir à flot l’économie nationale, semble bien difficile à tenir. La population n’y trouve pas ses repères, fait semblant de ne pas comprendre la cohérence des dispositifs ; s’indigne tout à la fois d’être confinée et de ne pas l’être ; s’inquiète pour l’avenir et s’accommoderait d’une fermeture des écoles et des lycées ; pleure les victimes de l’épidémie et voudrait pouvoir faire la fête comme si rien n’était ! Bref, on est en plein désarroi.

Il faut dire que l’attitude des élus de la République ne nous aide pas à y voir clair. Dans une période aussi troublée, aussi difficile pour le pays qui affronte en même temps une crise sanitaire inconnue à ce jour, une crise sécuritaire avec d’abominables attentats et d’inquiétantes agressions extérieures, et une crise économique dont personne ne sait aujourd’hui comment nous en sortirons, on aurait pu s’attendre à un minimum d’unité nationale, de solidarité avec le gouvernement, quitte à assortir les critiques, toujours nécessaires en démocratie, de propositions concrètes et réalistes. C’est tout l’inverse que nous vivons. La droite parlementaire, comme revigorée par les difficultés du pays, fait flèche de tout bois, dénonce, vitupère, fait de la surenchère sans frais, de l’obstruction systématique, traque le gouvernement dans ses moindres hésitations. La droite tente pitoyablement de se refaire la cerise sur le dos du pays. La gauche n’a pas fait guère mieux, à l’exception notable du PS qui a voté les mesures de confinement. Les débats à l’Assemblée nationale et au Sénat ont été ces jours derniers particulièrement révélateurs de ce climat de discorde nationale. S’annonce alors pour le gouvernement une nouvelle bataille, celle de l’opinion !